Dominique Rondelot

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LA PRESSE SOUS LA REVOLUTION

Bulletin n° 52 - Décembre 2009 - Nivôse 218

jeudi 24 décembre 2009


Troisième partie : La chasse aux plumes empoisonnées

Alors arriva le 10 août 1792…

... et dès la matinée, le premier massacre d’un journaliste.

Depuis trois heures du matin, une Commune insurrectionnelle s’était instituée et le peuple en armes affluait de toutes parts.

Dans son uniforme de garde national, de par sa grande taille, son allure militaire et même son physique agréable, François Suleau , qui avait tant énervé le peuple pour ses diatribes royalistes dans les Actes de Apôtres, fut reconnu par la foule, alors qu’il se rendait aux Tuileries. Tandis qu’on le conduisait vers le corps de garde, Théroigne de Méricourt, très souvent victime des libelles de ce pamphlétaire, excita alors la foule et se porta elle-même, sabre à la main, vers Suleau qui fut aussitôt massacré. Lorsque la famille royale quitta les Tuileries pour trouver protection à l’Assemblée, la tête de Suleau surplombait la foule, au bout d’une pique.

La mort de Suleau avait été la cause d’un mouvement de foule, une sorte de « lynchage » dirions-nous aujourd’hui, mais malheureusement, la traque des journalistes dont la pensée ne sera pas conforme avec l’esprit révolutionnaire, sera vite planifiée à la fois par les lois et les tribunaux.

Ainsi, dès le lendemain de la prise des Tuileries, le 11, la Commune ordonna l’interdiction de paraître à tous les journaux royalistes. C’est comme cela que Gorsas se fera adjuger les presses de L’Ami du Roi. De fait, par la décision du 11 août 1792, on tirait un trait de plume sur l’article XI de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen relatif à la liberté de la presse .

Il y avait de quoi se rappeler 1784 quand, après plusieurs années de censure, Beaumarchais pouvait enfin faire jouer « Le mariage de Figaro » et quelques fameuses répliques : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur » ou encore : « Pourvu que je ne parle ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. »

C’était oublier Voltaire et la formule qu’il n’a jamais prononcée : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »

Supprimer les journaux royalistes, c’était croire qu’en confisquant plumes et encriers, l’on tarirait l’esprit contre-révolutionnaire.

A l’inverse, comment pourrait-on en vouloir à tous ces hommes, dont l’expérience de la démocratie ne dépassait pas plus de trois ans ? Avaient-ils suffisamment de recul pour considérer que la véritable liberté d’expression consistait à accepter toute forme d’expression, fût-elle inacceptable ?

Après tout, n’étaient-ils pas plus contemporains du futur « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté » que du : « Si on ne croit pas à la liberté d’expression pour les gens qu’on méprise, on n’y croit pas du tout »6. Et plus encore, à l’aube de notre troisième millénaire, y-a-t-il plus de tolérance entre les hommes ?

Mais, revenons au 10 août 1792…

La Gazette de Paris, rappelons-le, avait été créée le 1er octobre 1789. A l’incitation de Marat, qui désirait que « tous les bons citoyens, tous les patriotes de la capitale, puissent se rassembler pour mettre en pièce toute imprimerie destinée aux libelles de nos ennemis », le nom du journaliste Durosoy fut jeté à la vindicte populaire. A l’origine, cet homme de lettres, auteur, poète, romancier, historien, essayiste, et, accessoirement journaliste, avait été favorable à la Révolution. La nationalisation des biens du clergé l’incita à défendre les principes de la monarchie.

Se fichant comme d’une guigne des élucubrations de Marat, Barnabé Farmian Durosoi poursuivit ses écrits favorables à la royauté et à la Cour. C’est dans cette logique qu’il publia « Le manifeste » du duc de Brunswick, publication qui eut pour effet d’exciter la population parisienne et, dans une certaine mesure, de déclencher le soulèvement contre le château des Tuileries… Au soir du 10 août, il consacra son article à expliquer le situation du roi, ce sera le dernier : « Au moment où j’écris, toutes les hordes, soit celles qui délibèrent, soit celles qui égorgent : Républicains, Pétionistes, Novateurs, Brissotins, Philosophistes, écrivent, discutent, calomnient, aiguisent des poignards, distribuent des cartouches, donnent des consignes, se heurtent, se croisent, augmentent le tarif des délations, des crimes, des libelles et des poisons. J’entends quelques êtres tourmentés par cette petite curiosité qui s’alimente par les récits, me demander des nouvelles, au lieu d’un développement de la plus importante des questions. Je leur répond qu’en ce moment, il n’est que peu ou point de détails militaires… Mais le duc de Brunswick fût-il déjà maître des principales villes de la Flandre et de l’Alsace, si Louis XVI n’est pas conservé à notre amour ainsi qu’à notre fidélité, que nous importeraient des victoires qui ne seraient pas consacrées par le bonheur et la présence du bon Roi ? Si les factieux osent prononcer la déchéance, ils osent le juger, et s’ils le jugent, il est mort ! Mort ! Entendez-vous, hommes trop futiles qui voulez des récits, et qui ne sentez pas que celui des dangers du Roi doit faire oublier tous les autres ».

Durosoy fut arrêté et jugé dès le 23 août. Lors d’une perquisition à son domicile, on avait trouvé une énorme quantité de lettres de lecteurs et cela suffit alors à étayer l’accusation de conspiration. Le 25 août 1792, il fut conduit à l’échafaud. En montant sur la plate-forme, il déclara : « Un royaliste comme moi devait mourir le jour de la Saint-Louis ». Il était le premier journaliste à être guillotiné pour ses écrits.

Un nouveau journal apparut après la prise des Tuileries. Avec La Sentinelle, un journal rédigé en grosses lettres sur du papier rose, de type affiche et qui était placardé sur les murs, Jean-Baptiste Louvet et Jean-Baptiste Chaussard favorisèrent la propagande girondine. Cette feuille disparut après les journées de juin 1793.

Après le 10 août, la presse va être un lieu de prédilection pour régler ses comptes, affirmer ses positions, exacerber l’esprit public, ameuter les masses. Les attaques fusèrent alors de toutes parts : la Commune s’en prit au journaliste brissotin Joseph-Marie Girey-Dupré (28 août), Dans les Chroniques de Paris, Condorcet incendia Roland (1er octobre), puis Buzot, Louvet et Barbaroux (31 octobre). Marat prophétisa la future désertion de Dumouriez (L’Ami du Peuple du 8 octobre), Buzot réclama un décret contre tous ceux qui appelaient ouvertement par voie de presse à occire son prochain (il visait principalement Marat), Condorcet vilipenda Robespierre (Chroniques de Paris du 9 novembre), etc…

L’année 1793 conservera, et même développera, cet état d’esprit vindicatif et Marat poussera même le peuple à piller les magasins (L’Ami du Peuple du 25 février).

Dans son Courrier des 83 départements, Antoine Gorsas qui, député à la Convention, avait d’abord siégé avec la Montagne, mais s’était détaché de Robespierre et Danton, attaqua violemment Marat : « Comme il est démontré que la nation te regarde comme un reptile venimeux et comme un maniaque sanguinaire, continue d’ameuter le peuple contre la Convention ! continue de dire qu’il faut que les députés soient lapidés et les lois faites à coups de pierre ! continue à demander que les tribunes soient rapprochées de l’enceinte, afin que ton peuple ait les représentants sous sa main. Quand les députés, à l’exception de dix ou douze de tes séides, seront immolés, ton peuple se portera chez les ministres que tu n’as pas choisis ! Chez ce Roland surtout, qui a osé te refuser les fonds de la république pour payer et distribuer tes poisons ! Chez tous les journalistes, chez tous les modérés qui n’ont pas applaudi aux massacres des 2 et 3 septembre ! Paris sera ainsi balayé par tout ce qu’il y a d’impur ! Quelle joie pour toi ! A Marat, de voir ruisseler le sang dans les rues ! Quel délicieux spectacle que de les voir jonchées de cadavres, de membres épars, d’entrailles palpitantes ! Et quelle jouissance pour ton âme de te baigner dans le sang encore chaud de tes ennemis, et de rougir les pages de tes feuilles du récit de ces glorieuses expéditions ! Des poignards ! des poignards ! mon ami Marat ! mais des torches ! des torches aussi ! Il me semble que tu as trop négligé ce dernier moyen de crime. Il faut que le sang soit mêlé aux cendres ! Le feu de joie du carnage, c’est l’incendie ! C’était l’avis de Masaniello, ce doit être le tien. »

Seulement, Marat avait les faveurs des petites gens, après tout, n’était-il pas « l’Ami du Peuple » ? Par son attaque, Gorsas déclencha la fureur populaire, son domicile fut attaqué et ses presses détruites. Il échappa de peu à la mort et porta plainte pour cet attentat contre ses biens et sa personne, député de la Convention.

Son collègue Lacroix dénonça alors tous ces députés « qui avaient pour mission de voter des lois utiles et qui en fait, consacraient leur temps à affoler le peuple à travers leurs journaux » : « Je vois d’ailleurs deux caractères dans Gorsas : celui de représentant de la nation, et le peuple l’honore, et celui de journaliste, que le peuple méprise ».

Billaud-Varennes eut des propos encore plus caustiques contre Gorsas, car il considérait que son collègue était « d’autant mois à plaindre que les presses qu’il réclamait, étaient celles de l’abbé Royou, qui lui avaient été données par la nation le 10 août, et qu’il avait prostituées, comme ce royaliste ».

La Convention décida d’obliger les députés à choisir entre leur fonctions électives, ou bien leur activité de journaliste, mais cette résolution ne fut jamais appliquée. Marat, Brissot, Desmoulins poursuivirent chacun leur journal…

Justement, Brissot… Dans le Patriote français du 2 avril 1793, Brissot prit pour une énième fois la défense de Dumouriez. Ce soutien persistant à un futur traître sera lourd de conséquences pour tous les brissotins… Mais aussi, leur traque ne sera pas sans réaction puisqu’au soir du 13 juillet, Charlotte Corday…

L’assassinat de Marat suscita de nombreuses vocations et, dès le 16 juillet, Jacques Roux créa le Publiciste de la République française par l’ombre de Marat. Plus fort encore, le 20 juillet, Leclerc fonda un nouvel Ami du Peuple et Armand Guffroy Le Rougyff (anagramme de son nom), sous-titré le Frank en vedette. Cet ancien avocat natif d’Arras – les traits communs avec Robespierre s’arrêtent là – cherchait à copier Marat et Hébert. De fait, il ne manquera pas de distiller son venin dans son brûlot qui durera jusqu’en mai 1794.

Tant de copies, de surenchères dans la polémique, allèrent jusqu’à donner la nausée aux lecteurs et plus particulièrement à Simone Evrard, veuve de Marat, qui le 8 août, condamna tous ceux qui insultaient la mémoire de son mari.

La presse de l’été 1793 fut virulente et principalement dominée par les articles au vitriol de Roux et Leclerc (appel à la loi agraire, dénonciation des richesses, attaques contre la Convention, etc…). Menacé d’arrestation le 21 septembre, Leclerc décida de suspendre son journal. Quelques jours plus tard, un nouveau titre était disponible chez les marchands de journaux, il s’agissait de l’Anti-fédéraliste, par Payan et Marc-Antoine Jullien, deux proches de Robespierre.

L’année 1793 déclina lentement, en donnant plusieurs spectacles d’exécutions de journalistes, emportés dans les charrettes de Brissot et ses partisans : Antoine-Joseph Gorsas (7 octobre), Jacques-Pierre Brissot et l’abbé Claude Fauchet14 (31 octobre), Girey-Dupré (21 novembre)…

Le 5 décembre 1793 (15 Frimaire an 2), un nouveau journal apparaissait, il s’agissait du Vieux Cordelier, créé par Camille Desmoulins. Ainsi, durant la période couvrant début décembre 1793 à la fin janvier 1794, en fait deux petits mois, cette parution exacerbera les divergences de vues.

Force est de reconnaître que la tâche de l’ancien rédacteur des Révolutions de France et de Brabant n’était pas simple, il lui fallait à la fois être concurrent du Père Duchesne (ce qu’attendait Robespierre), faire l’apologie de l’Indulgence (ce qu’attendait Danton) et se défendre de toute connivence avec le général Arthur Dillon (ce que voulait Desmoulins). Cette tentative de « grand écart » se terminera par un « aller-simple » sur la place de la Liberté où se trouvait alors l’échafaud…

Le numéro 1 parut donc le 5 décembre (15 frimaire an 2) et constituait une sorte de préambule. Desmoulins promettait « d’offrir à ses collègues montagnards des leçons de l’histoire » et de faire quelques révélations. Si cette parution voulait d’emblée en découdre avec Hébert et son Père Duchesne, elle semblait surtout encenser Robespierre : « la victoire nous est restée parce qu’au milieu de tant de ruines de réputations colossales, Robespierre est debout ». Cela plut à l’Incorruptible et Camille consentit à soumettre à son ami Maximilien les épreuves de ses futurs journaux. De fait, l’influence de Robespierre fut-elle grande dans le deuxième numéro (du 10 décembre – 20 frimaire) et certains ont même suggéré que des articles avaient été rédigés par Robespierre lui-même.

Quoi qu’il en soit, la diatribe contre Hébert et ses partisans était extrêmement violente et appelait à leur élimination pour sauver la République : « Cloots est Prussien, c’est Guadet et Vergniaud qui l’ont fait naturaliser »…

Ce fut au troisième numéro que le ton du Vieux Cordelier prit une tournure différente (15 décembre – 25 frimaire). Avec beaucoup de talent, en reprenant les écrits de Tacite, Desmoulins dressa un parallèle entre l’empire romain des Tibère, Néron ou Domitien, et les excès de la Terreur : « Tout donnait ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularité ? suspect. Se tenait-il coi au coin du feu ? suspect. Etiez-vous riche ? suspect. Etiez-vous pauvre ? suspect. Etiez-vous de caractère sombre, mélancolique ou mis en négligé ? ce qui vous affligeait, c’est que les affaires publiques allaient bien ? suspect. Un citoyen était-il vertueux et austère de mœurs ? suspect. Etait-on un philosophe, un orateur ou un poète, il lui convenait bien d’avoir plus de renommée que ceux qui gouvernaient ? Enfin, s’était-on acquis de la réputation à la guerre ? On n’en était que plus dangereux par son talent : suspect, suspect. Les tribunaux protecteurs de la vie et des propriétés étaient devenus de boucheries où ce qui portait le nom de supplice n’était qu’assassinat. (…) La délation était le seul moyen de parvenir. On trouvait pour assassin un hôte, un ami, un fils. Il fallait montrer la joie à la mort de son ami si l’on ne voulait périr soi-même. On avait peur que la peur même ne rendît coupable ».

L’allusion à la Terreur de l’an 2 était flagrante, mais Robespierre n’eût semble-t-il pas de réaction à propos de cet article, il n’approuva ni ne condamna, mais toutefois, il intervint pour que l’auteur ne soit pas exclu des Jacobins : « Et moi aussi je dénonce Camille Desmoulins : il a été l’ami de Mirabeau qu’il aimait jusqu’à l’adoration, comme on aime une maîtresse, il était intimement lié avec les Lameth, il a vécu familièrement avec Dillon, il estimait Lamarlière et Custine, voilà ce qu’on peut lui reprocher ; gardons-nous cependant d’inférer de ces divers griefs que Desmoulins ne soit pas républicain (…) Sa plume énergique et facile peut encore la servir utilement (la Révolution) , mais il faut que, plus circonspect dans le choix de ses amis, il rompe tout pacte avec l’impiété, c’est à dire avec l’aristocratie ; à ces conditions, je demande l’admission de Camille Desmoulins ».

Toute cette agitation contre sa personne n’eut pas d’incidence sur la détermination de Desmoulins, qui publia son quatrième numéro le 20 décembre (30 frimaire), dans lequel il réclama la création d’un comité de clémence et la libération inconditionnelle des suspects : « Je pense bien différemment de ceux qui vous disent qu’il faut laisser la terreur à l’ordre du jour, je suis certain au contraire, que la liberté serait consolidée si vous aviez un comité de clémence… Clémence, mot si doux, si complètement oublié ! La liberté, c’est le bonheur, c’est la justice, c’est la raison… Ouvrez les prisons à ces 200 000 suspects, car dans la Déclaration des droits, il n’y a pas de maisons de suspicion, il n’y a point de gens suspects, il n’y a que des prévenus de délits fixés par la loi ! »

Aux Jacobins, lors de la séance du 21 décembre (1er nivôse), l’intrépide journaliste fut une nouvelle fois menacé d’exclusion, plus encore, l’imprimeur Nicolas lui désigna le chemin de l’échafaud : « Je dénonce Camille Desmoulins. J’en appelle à ceux qui l’ont lu. Camille Desmoulins frise depuis longtemps la guillotine ».

Le 4 janvier 1794 (15 nivôse), les lecteurs purent découvrir un numéro 5, certes consacré à dénoncer Hébert, avec encore quelques propositions contre-révolutionnaires mais surtout, à se justifier lui-même : « Ce n’est pas sur une ligne détachée qu’il faudrait me juger. Ce n’est même pas sur un numéro qu’il faudrait me juger. Qu’on parcoure mes écrits, mes appels nominaux, je défie qu’on me cite une seule phrase où j’ai varié des principes républicains ! ».

La séance des Jacobins du 7 janvier (18 nivôse) fut terrible pour Desmoulins. Les attaques fusèrent de toutes parts et Robespierre intervint : « Il y a quelques temps que je pris la défense de Camille, accusé par les Jacobins. Je me permis alors des réflexions sur son caractère, l’amitié les permettait, mais aujourd’hui, je suis forcé de tenir un langage bien différent (…) Ses écrits sont dangereux ; ils alimentent l’espoir de nos ennemis et favorisent la malignité publique. » « (…) Les écrits de Camille sont condamnables, sans doute, mais pourtant il faut bien distinguer la personne de ses ouvrages. Camille est un enfant gâté qui avait d’heureuses dispositions, mais que les mauvaises compagnies ont égaré. Il faut sévir contre ses numéro que Brissot lui-même n’eût oser avouer, et conserver Desmoulins au milieu de nous. Je demande pour l’exemple que les numéros de Camille soient brûlés dans la Société (des Jacobins) ».

A ce moment, Desmoulins rétorqua : « C’est fort bien dit, Robespierre, mais je te répondrai comme Rousseau : Brûler n’est pas répondre ». Cette réponse, qui, à la fois considérée comme une sorte d’insolence mais aussi comme un outrage envers le « grand Rousseau », mit Robespierre dans une terrible colère : « Comment oser encore justifier des ouvrages qui font les délices de l’aristocratie ? Apprends, Camille, que si tu n’étais pas Camille, on ne pourrait avoir autant d’indulgence pour toi. La manière dont tu veux te justifier, me prouve que tu as de mauvaises intentions. « Brûler n’est pas répondre » ! Mais cette citation peut-elle trouver ici son application ? »

Il semble ensuite que Desmoulins ait voulu rappeler à Robespierre qu’il avait supervisé les journaux.

La réponse de Robespierre fut directe : « Tu ne m’as pas montré tous tes numéros, je n’en ai vu qu’un ou deux. Comme je n’épouse aucune querelle, je n’ai pas voulu lire les autres, on aurait dit que je les avais dictés ».

Le sixième numéro du Vieux Cordelier parut le 15 janvier (26 nivôse). Desmoulins reconnaissait ses échecs : « Hébert a eu sur moi un triomphe complet » ou encore : « Je redeviendrais coupable si je ne me hâtais de supprimer mon comité de clémence et d’en dire ma coulpe, ce que je fais avec une contrition parfaite ».

Le numéro 7 ne verra jamais le jour (l’imprimeur sera arrêté le 14 mars). Il semble que Desmoulins désirait appeler à la paix et dénoncer les membres du Comité de sûreté générale.

Le 20 février 1794 (2 ventôse), le Club des Cordeliers lança un nouveau journal. Fidèle à la mémoire de Marat, le club reprit le titre L’Ami du Peuple. Cette nouvelle brochure ne paraîtra que deux fois.

4 mars : Hébert dénonça la disette, dénonça les connivences et appela à l’insurrection. Il fut arrêté le 13 mars, avec Vincent, Ronsin, et Momoro qui fut aussi journaliste. Tous seront guillotinés le 24 mars (4 germinal) avec quinze autres personnes.

29 mars (9 germinal) Condorcet se pendit dans sa cellule à Bourg-la-Reine.

5 avril (16 germinal) Camille Desmoulins fut guillotiné avec Danton, Lacroix, Philippeaux, Hérault de Séchelles, 9 juillet 1794 (21 messidor) Pierre-Germain Pariseau, qui avait écrit avec passion dans le journal monarchiste La Feuille du Matin fut exécuté. Il avait été arrêté et emprisonné au Luxembourg.

Rivarol et Malet du Pan avaient émigré en 1792…

Le 28 juillet 1794 (11 thermidor) le Journal du soir de politique et de littérature, des Frères Chaignieau, rédigé par Etienne Feuillant, donnait des « nouvelles de la scélératesse de Robespierre pour s’enrichir & verser le sang des patriotes », présenta le « rapport de Barère sur la conspiration » et donna la liste des vingt-deux condamnés « tous mis hors de la loi par décret de la convention des 9 & 10 de ce mois & attendu l’identité constatée par témoins, ont été livrés à l’exécuteur des jugements criminels, pour être mis à mort dans les 24 heures sur la place de la Révolution. L’exécution a eu lieu vers les sept heures & demies du soir. Les triumvirs avaient l’air énormément abattus ». Le 11 septembre (25 fructidor), Stanislas Fréron fit reparaître son Orateur du Peuple, dans lequel il appelait à la chasse aux Jacobins. Ce même jour, Guffroy publia un pamphlet intitulé Rendez-moi ma queue et sous-titré Lettre de Robespierre à la Convention nationale.

La presse anti-robespierriste allait se déchaîner…

A partir du 3 septembre 1794 (17 fructidor), François Noël Babeuf publia son Journal de la Liberté de la presse. Pour la première fois il utilisait le pseudonyme « Gracchus ». Un mois plus tard, le 5 octobre 1794 ( 4 vendémiaire an 3), le titre sera modifié et deviendra Le Tribun du peuple (sous-titré Ou le défenseur des Droits de l’Homme) Un nouvel Ami du Peuple reparut le 15 septembre, il était l’œuvre de Chasle, un ancien maratiste qui siégeait désormais dans le groupe des « Crêtois ».

A début de l’année 1795, Barère subit des attaques pour son passé de Montagnard et terroriste. Il entreprit d’assurer lui-même sa défense dans un journal qu’il créa à cet effet, Les Alors ou Origines des Mesures Révolutionnaires : « Alors, l’Assemblait décrétait la peine de mort pour tout volontaire qui quitterait l’armée… Alors, les 48 sections venaient solliciter l’augmentation du nombre de maisons d’arrêt… Alors, un décret de la Convention avait mis les aristocrates hors la loi, Alors… » Toutefois, durant cette éphémère publication, Bertrand Barère se garda bien d’insister sur son propre rôle durant la Terreur. Il sera tout de même décrété d’arrestation et voué à la déportation. Il parviendra à s’évader et se cacher jusqu’au 18 brumaire.

La presse thermidorienne ne sera plus révolutionnaire, on sera loin des grandes heures de 1789 à 1792. Et même si la Constitution de l’an 3 reprit le thème de la liberté de la presse, ce fut sans vraiment la pratiquer. Plus encore, à la suite de la tentative de soulèvement déclenchée par Babeuf et ses partisans, le Directoire durcit sa position de défiance envers la presse.

Et, ce n’était pas Napoléon Bonaparte, qu’il fût premier consul, et a fortiori plus tard empereur, qui allait laisser courir librement les plumes…

Dominique RONDELOT


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