Bulletin n° 51 - Septembre 2009 - Vendémiaire 218
samedi 10 octobre 2009
Deuxième partie : La force des mots
Le précédent numéro fut consacré à la Révolution de 1789, ce moment d’effervescence qui débrida la presse et rendit toute liberté d’expression aux journalistes. Ainsi, au cours du second trimestre de 1789 et en 1790, tout un chacun pouvait diffuser ses feuilles, qu’elles fussent modérées, dithyrambiques, provocatrices ou bien persifleuses. Il vrai que c’était encore l’époque d’une Révolution criait « Vive le Roi ! » pour reprendre l’expression de Charles Rickard Bien sûr, il serait injuste de taire la multitudes de « tracasseries » dont Marat fut constamment l’objet, en raison de ses débordements (ou clairvoyances ?) dans son Ami du Peuple. Force est de reconnaître que les esprits s’échauffent au fur et à mesure du déroulement de la Révolution et les idées les plus avancées noircissent de plus en plus les pages des gazettes. Ne lit-on pas dans le Mercure National du 1er octobre 1790, un virulent article signé par Louise de Keralio-Robert et François Robert , qui se montre pro-républicain bien avant l’heure et qui fait suite au célèbre pamphlet de Louis-Charles de Lavicomterie « Du peuple et des rois » ? Le 13 octobre, parut pour la première fois La Bouche de fer, journal réalisé par Nicolas de Bonneville et Claude Fauchet . Cette feuille paraissait 2 à 3 fois par semaine et avait pour fonction principale de reproduire les délibérations du « Cercle social » . Le titre, la Bouche de Fer, avait été donné tout simplement parce que la boîte aux lettres du siège du « Cercle social », sis 4 rue du Théâtre français avait la forme d’une gueule de lion. En exergue, le premier numéro déclamait : « Les droits sacrés et imprescriptibles des peuples commencent à se faire sentir par toute l’Europe depuis que la France les a si solennellement reconnus ».
C’est aussi dans ce journal que l’on pourra lire les premières incitations à la mise en commun des propriétés. Le 31 octobre 1790, les Jacobins décidèrent à leur tour du lancement d’un hebdomadaire, ce sera Le Journal des Amis de la Constitution. La rédaction fut confiée à Pierre Choderlos de Laclos. Dans son premier numéro, l’on publia l’arrêté suivant : « La Société a arrêté qu’un de ses membres sera autorisé à publier périodiquement la correspondance des Amis de la Constitution, sans autre approbation que celle de l’authenticité de la correspondance et le présent arrêté sera imprimé à la tête de chaque numéro. La Société décide que ce membre sera M de Laclos. Signé Duport, Chabroud, présidents : Feydel, secrétaire ». Pierre Choderlos de Laclos , ancien officier d’artillerie, avait été secrétaire des commandements du duc d’Orléans en 1788 – 1789. Ce fut lui qui lui rédigea ses textes de propagande électorale (pour les Etats généraux) et de ce fait, il eut une grande influence sur le duc et l’incita à financer ce journal des Jacobins. Après la fuite de roi, il a ardemment souhaité que d’Orléans prenne la régence du royaume. Ce fut aussi au cours de cet automne 1790 qu’apparut une publication qui faisait référence à un vieux personnage bougon, toujours prêt à râler contre les injustices et les abus. Il s’agissait du « père Duchesne ». Déjà, dès février 1789, un auteur qui avait souhait rester dans l’anonymat, avait évoqué le Voyage du père Duchesne à Versailles ou la Colère du Père Duchesne. Au début, Le père Duchesne était imprimé chez Tremblay. La « une » était composée d’une vignette représentant le personnage avec une pipe et une carotte de tabac, entouré par deux croix de Malte et une légende : « Je suis le véritable père Duchesne, foutre ! ». A cette époque, Jacques Hébert son fondateur, soutenait encore Louis XVI et Lafayette, mais s’en prenait à Marie-Antoinette et Marat et surtout, vilipendait l’abbé Maury. Plus tard, La Grande colère du père Duchesne présentera une première page différente : un homme à moustache, sabre au côté et une hache levée sur un prêtre qui le supplie.
Un commentaire figure en bas à droite : « Memento mori » (« souviens-toi que tu es mortel »). Cette brochure, imprimée rue Neuve de l’Egalité, cour des Forges de Bonne-Nouvelle, représentait deux fourneaux sur sa dernière page, dont l’un était renversé, il s’agissait de rappeler le métier du père Duchesne qui se disait vieux marchand de fourneaux. « La grande colère du père Duchesne contre les marchands qui se foutent du maximum et qui accaparent, comme de plus belle, toutes les denrées ; contre les épiciers qui volent à la journée les pauvres Sans-Culottes ; contre les marchands de vin qui les empoisonnent plus que jamais avec leur bougre mélange ; contre les bouchers qui n’ont plus que de la réjouissance pour les petites pratiques ; contre les cordonniers qui n’ont plus de cuir pour chausser les Sans-Culottes, mais qui ne manquent pas de carton pour fabriquer les souliers de nos braves defenseurs. Sa grande joie de voir que petit à petit la vertu de sainte guillotine nous délivrera de tous ces mangeurs de chair humaine. »
En cette fin d’année 1790, c’était encore Marat qui faisait l’objet de poursuites et le 14 décembre, sous la pression d’un certain Estienne, aux gages de Lafayette, ses presses furent une fois de plus saisies. Le 3 janvier 1791 parut le premier numéro du Creuset, un fascicule réalisé par Rutledge ; un membre des Cordeliers, ami de Marat. Quelques semaines plus tard, ce même Rutledge sera à la tête d’une délégation de Cordeliers aux Jacobins et se fera huer après avoir évoqué la loi agraire.
Le 2 avril 1791, ce même jour Mirabeau expirait et le journal Les Révolutions de Paris publiait la lettre d’un de ses abonnés qui demandait aux Constituants d’abolir la royauté. Le 27 avril, avec l’argent de la Cour, Adrien Duport et Charles de Lameth donnèrent naissance au Logographe .
Le 9 mai, Robespierre gravit les degrés de la tribune pour s’élever contre le principe de restriction du droit de pétition, proposé par Le Chapelier. Dans la foulée, le soir même aux Jacobins, l’Incorruptible prononça son discours « sur la liberté de la presse » . Ce discours commençait ainsi : « Après la faculté de penser, celle de communiquer ses pensées à ses semblables est l’attribut le plus frappant qui distingue l’homme de la brute. Elle est tout à la fois le signe de la vocation immortelle de l’homme à l’état social, le lien, l’âme, l’instrument de la société, le moyen unique de la perfectionner, d’atteindre le degré de puissance, de lumières et de bonheur dont il est susceptible. Qu’il les communique par la parole, par l’écriture ou par l’usage de cet art heureux qui a reculé si loin les bornes de son intelligence, et qui assure à chaque homme les moyens de s’entretenir avec le genre humain tout entier, le droit qu’il exerce est toujours le même, et la liberté de la presse ne peut être distinguées de la liberté de parole ; l’une et l’autre est sacrée comme la nature ; elle est nécessaire comme la société même » . L’Assemblée ne suivra pas les idées de Robespierre et restreindra le droit de pétition aux individus…
Au début de juin 1791, on pouvait lire de plus en plus d’articles favorables à la mise en place de la loi agraire , et même la création d’une république . Par ailleurs, il s’avère que bon nombre de Parisiens présageaient le départ de la famille royale puisque Marat donna des détails très précis des préparatifs dans son L’Ami du Peuple . Ce « papier » fera malheureusement plus sourire, qu’il n’alertera le peuple sur les véritables desseins de Louis XVI. Et pourtant, le 20 juin… Ce ne sera plus jamais comme avant… La fuite que l’on voulut faire admettre comme un enlèvement fut une indéniable rupture dans le processus révolutionnaire . Les déclarations en faveur d’une république fusèrent de toutes parts et dès le 3 juillet 1791, un nouveau journal était à la disposition des lecteurs : le Républicain était l’œuvre conjointe de Nicolas de Condorcet, Thomas Paine et Duchâtelet.
Monarchie ? République ? Partisans et opposants affrontaient leurs arguments à travers les pages des journaux. Robespierre restait dubitatif, à quoi bon une république, s’il fallait qu’elle fût dirigée par un Lafayette ? A cette même époque, ce fut Le Moniteur que choisit Emmanuel Sieyès, encore abbé, pour polémiquer avec Thomas Paine et défendre la monarchie : « Ni les idées, ni les sentiments que l’on dit républicains ne me sont inconnus ; mais dans mon dessein d’avancer toujours vers le maximum de liberté sociale, j’ai dû passer par la république, la laisser loin derrière et parvenir enfin à la véritable monarchie ». Les évènements vont alors se précipiter, il y a ceux qui pétitionneront contre le roi, ceux qui décréteront la loi martiale, ceux qui tireront sur la foule, ceux qui seront traqués , ceux qui rentreront dans la clandestinité … Lors de la séance du 23 août 1791, alors que les députés discutaient à propos du projet des la future Constitution, on en vint à traiter de la liberté de la presse. Robespierre intervint alors pour soutenir le texte proposé par un député de la noblesse, le duc de La Rochefoucauld. La loi organique fut votée en ces termes : « Tout homme a le droit d’imprimer et de publier son opinion sur tous les actes des pouvoirs publics et sur tous les actes des fonctionnaires publics, relatifs à leurs fonctions ; mais la calomnie contre quelque personne que ce soit, sur les actions de sa vie privée, pourra être jugée sur sa poursuite ». Le 28 août 1791, un nouveau journal était mis en vente, il s’agissait de L’Ami des Citoyens proposé par Jean Lambert Tallien . Le sous-titre indiquait « Journal fraternel ».
Au cours de ces mêmes semaines, deux journaux disparurent : Les Révolutions de France et de Brabant et Le Point du Jour. L’abandon du premier correspondait à la décision de Camille Desmoulins, à la suite de toutes les menaces qu’il avait dû subir après la journée du 17 juillet et le retrait du second, à la fin (provisoire) de la carrière politique de Bertrand Barère . L’assemblée Constituante se sépara le 30 septembre 1791 et, conformément au vœu de Robespierre, tous ses députés laissèrent leur fonction d’élu. De nouveaux hommes prenaient place, dès le lendemain 1er octobre sur les bancs de cette assemblée Législative. Parmi tous ces nouveaux venus, se trouvaient de nombreux journalistes qui donc allaient entrer en politique, pour la plupart même, découvrir un monde inconnu, mais tout cela en sachant très bien maîtriser la plume… Très vite, l’actualité leur fournit une belle occasion de laisser leur verve s’exprimer et de noircir du papier. Il s’agissait du débat relatif à la guerre. Ce fut d’abord Marat qui développa ses thèses pacifistes. Il fut tout aussitôt suivi dans cette voie par les rédacteurs des Révolutions de Paris. Mais les idées bellicistes gagnaient du terrain, et ceci malgré l’opiniâtre engagement de Robespierre . De rage, Marat sacrifia son Ami du Peuple. Il ne reparaîtra que le 12 avril 1792, avec le soutien des Cordeliers.
Le 3 février 1792, la mort de Joseph Antoine Cerutti désorganisa totalement la parution de son journal La Feuille Villageoise. L’idée de cet homme lettré avait été d’informer les petites gens des campagnes, le plus souvent analphabètes, sur l’évolution de la société française, du patriotisme, des droits et devoirs de chacun, de la nouvelle Constitution, du statut du Clergé à la suite du grand bouleversement causé par la Révolution de 1789. on y parlait aussi bien sûr des cultures, des méthodes d’améliorer les rendements et les moyens de combattre les maladies. Cerutti présentait son programme de la façon suivante : « Persuadé enfin que les lumières naissent des lumières, et que l’esprit s’éclaire en proportion de ce qu’il est éclairé, nous vous présenterons, habitants des campagnes, toutes les découvertes utiles qui pourront rendre votre sort meilleur, enrichir vos retraites, faciliter vos travaux, et vous instruire des arts et métiers qui peuvent vous ouvrir de nouvelles sources d’abondance. Recevez donc les lumières, qu’elles se répandent dans votre esprit comme la joie se répand dans le cœur, et n’oubliez jamais que, si la liberté se conquiert par la force, elle ne se conserve que par l’instruction ».
La diffusion et, par conséquent, la propagation des idées de Cerutti devaient être assurées par les curés qui, dans chaque paroisses procédaient à la lecture de La Feuille. Il fallut la fuite du roi pour que Cerutti aborde le sujet de la politique en blâmant la monarchie déclinante. En retour, il fut élu à Paris parmi les premiers députés de la Législative. Malheureusement, il était déjà très affaibli par la maladie. Il s’éteignit quatre mois après l’ouverture de la nouvelle Assemblée, il avait 54 ans. Ce fut alors Philippe Antoine Grouvelle qui reprit cette publication. Il s’entoura de Guinguené, Léquinio, Bonneville… Malgré bien des démêlés avec l’éditeur Dessene, la Feuille Villageoise parut jusqu’au 9 Thermidor. Alors que les partis bellicistes avaient gagné la partie sur les pacifistes, le 19 avril 1792, veille de la déclaration de la guerre, Marat qui venait juste de refaire paraître son journal, dénonça tous les généraux nobles en présageant de leur traîtrise. A peine dix jours plus tard, les faits lui donnaient raison, avec le repli « étonnant » du général Théobald Dillon, qui fut alors massacré par ses fantassins. Aussitôt Marat se servit de cet exemple pour inciter les soldats à liquider les chefs suspects. C’en était trop pour les Girondins qui voulaient cette guerre et qui, après avoir entendu le « réquisitoire » de Lacource, décidèrent l’interdiction L’Ami du Peuple le 3 mai. De manière à faire voter cette mesure « anti-Marat », ils votèrent en contre-partie l’interdiction de L’Ami du Roi de Royou. Jusqu’au 10 Août, la presse jouera un rôle éminemment prépondérant dans le déroulement de la Révolution et Le Moniteur fut un des premiers journaux à dénoncer le « Comité autrichien » . Les rédacteurs du Moniteur seront tout aussitôt soutenus par ceux des Révolutions de Paris. Le 17 mai 1792, un nouveau titre faisait connaître son premier numéro, il s’agissait du Défenseur de la Constitution. Son rédacteur était Maximilien Robespierre . Dans le tome IV des « Œuvres complètes de Robespierre » , Gustave Laurent écrit : « Il est difficile de savoir si, au cours de l’Assemblée Constituante, Robespierre collabora à l’une quelconque des nombreuses publications périodiques qui virent le jour à cette époque. Les Actes des Apôtres indiquent à maintes reprises, la part importante qu’il aura prise dans la rédaction de l’Union ou Journal de la Liberté, qui parut du 2 novembre 1789 au 19 avril 1790 et fut continué du 12 mai au 29 août de la même année » . Ce journal essaya de renaître le 23 février 1791 en s’appelant cette fois Le Surveillant, mais il semble bien qu’il n’y ait eu que ce seul numéro. A partir de novembre 1791, dès les engagements de Robespierre contre la guerre, donc contre les velléités belliqueuses des Brissotins , ces derniers décochèrent leurs flèches contre l’Incorruptible. Or, pour ce faire, ils disposaient d’un large espace journalistique, comme cela vient d’être évoqué infra : Condorcet et sa Chronique de Paris, Carra et ses Annales patriotiques, Gorsas et sons Courrier des 83 départements, Dulaure et son Thermomètre du jour, Brissot et son Patriote français… Il devenait indispensable que Robespierre disposât d’une journal bien à lui, pour développer ses idées.
Ce fut le Défenseur de la Constitution. « La feuille de Robespierre est plutôt une sorte de revue dans laquelle il s’occupe de quelques grandes questions, et surtout de lui-même et de ses adversaires. Elle est le dépositaire de ses opinions sur les affaires publiques et sur les hommes qui en ont le maniement » . Comme il vient d’être précisé, le premier numéro du Défenseur… fut disponible le 17 mai 1792, mais il fut précédé d’un prospectus dès le 25 avril, soit quelques jours après la déclaration de la guerre. Dans ce feuillet publicitaire qui donnait des détails pour souscrire au journal , Maximilien Robespierre expliquait : « La raison et l’intérêt public avaient commencé la révolution, l’intrigue et l’ambition l’ont arrêtée, les vices des tyrans et les vices des esclaves l’ont changée en un état douloureux de trouble et de crise. (…) Dans cette condition, le seul moyen de sauver la chose publique , c’est d’éclairer le zèle des bons citoyens pour les diriger vers un but commun ». Comme de nombreuses éditions de cette époque, aucune date n’est mentionnée et, par conséquent, il est très difficile de dire avec certitude leur jour de parution. Cependant, si l’on prend en compte, d’une part les sujets abordés et d’autre part, les réactions des autres journaux, on peut ainsi estimer les jours de parution. C’est ce que fit G. Laurent qui a daté le n° 2 aux alentours du 24 ou 25 mai, le n° 3 vers le 31 mai, le n° 4 le 7 juin, le n° 5 entre les 15 et 17 juin, le n° 6 le 22 ou 23 juin, le n° 7 vers le 30 juin, le n° 8 vers le 5 juillet , le n° 9 le 14 juillet, le n° 10 vers le 25 juillet, le n° 11 vers le 5 août et le n° 12 (et dernier), vers le 20 août.
Ainsi, le journal de Robespierre eut l’occasion de relater les derniers instants d’une monarchie séculaire et agonisante ! Le numéro 1 débutait par seize pages consacrées à « Exposition de mes principes ». Il fallait bien que Robespierre qui, tout au long de la Constituante, avait proposé des articles qui ne furent jamais acceptés, expliquât à ses lecteurs les raisons pour lesquelles il défendait à présent la Constitution de 1791, qui n’était pas la sienne : « C’est la constitution que je veux défendre, la constitution telle qu’elle est. On m’a demandé pourquoi je me déclarais le défenseur d’un ouvrage dont j’ai souvent développé les défauts, je réponds que, membre de l’Assemblée Constituante, je me suis opposé, de tout mon pouvoir, à tous les décrets que l’opinion publique proscrit aujourd’hui, mais que, depuis le moment où l’acte constitutionnel fut terminé et cimenté par l’adhésion générale, je me suis toujours borné à en réclamer l’exécution fidèle, (…) comme un ami de la patrie, de l’humanité, convaincu que le salut public nous ordonne de nous réfugier à l’abri de la constitution, pour repousser les attaques de l’ambition et du despotisme » . Ce journal, « son » journal, lui permit de reproduire la pétition du curé d’Etampes, Pierre Dolivier, qui préconisait depuis longtemps la mise en place d’un régime républicain et remettait en cause le principe de propriété , de revenir à plusieurs reprises sur ses « réflexions sur la manière dont on fait la guerre » Et surtout, cette « feuille » périodique lui permit d’en découdre avec Lafayette : « Aussi longtemps que les lois n’auront pas puni les attentats de M Lafayette contre la liberté, ce sera un devoir pour tous les bons citoyens, de le dénoncer à l’opinion publique » . Le n° 10 du Défenseur…, on l’a lu plus haut, fut distribué aux alentours du 25 juillet 1792, c’est à dire après que l’Assemblée Législative eût décrété « La Patrie en danger » , que Robespierre publiât sa pétition, principalement dirigée contre Lafayette et l’état-major aristocrate. Les premières lignes commençaient ainsi : « La nation est trahie. Cette vérité est maintenant aussi connue de tous les Français, qu’elle était facile à prévoir, dès le moment où l’on confia à nos oppresseurs le soin de nous défendre contre les ennemis qu’ils avaient eux-mêmes appelés à leur secours » .
Les Fédérés étaient dans Paris pour célébrer la troisième fête de la Fédération. Il n’était dès lors plus question de rendre quelque honneur au roi. Alors, il restait à le déchoir et pourtant, cela ne satisfaisait pas totalement le pugnace Robespierre. Dans son n°11 du Défenseur…, publié aux alentours du 5 août 1792, on pouvait lire : « Est-bien Louis XVI qui règne ? Non aujourd’hui, comme toujours, et plus que jamais, ce sont des intrigants qui s’emparent de lui tour à tour. Dépouillé de la confiance publique, qui seule fait la force des rois, il n’est plus rien par lui-même. La royauté n’est plus aujourd’hui que la proie de tous les ambitieux qui en ont partagé les dépouilles. Vos véritables rois, ce sont vos généraux, et peut-être ceux des despotes ligués contre vous ; ce sont tous les fripons coalisés, pour asservir le peuple français. La destitution, la suspension de Louis XVI est donc insuffisante pour tarir la source de nos maux. Qu’importe que le fantôme appelé roi ait disparu si le despotisme reste ? Louis XVI étant déchu, en quelles mains passera l’autorité royale ? Sera-ce dans celles d’un régent ? D’un autre roi ou d’un conseil ? Qu’aura gagné la liberté, si l’intrigue et l’ambition tiennent encore les rênes du gouvernement ? Et quel garant aurais-je du contraire, si l’étendue du pouvoir exécutif est toujours le même ? Le pouvoir exécutif sera-t-il exercé par le corps législatif ? Je vois dans cette confusion de tous les pouvoirs, que le plus insupportable de tous les despotismes. Que le despotisme ait une seule tête ou qu’il en ait sept cents, c’est toujours le despotisme » . Le soir du 30 juillet, le banquet civique donné en l’honneur des Fédérés sous les ombrages des Champs Elysées se termina en rixe générale. L’histoire officielle rapporte : « Les Marseillais ont provoqué les gardes nationaux des Filles Saint-Thomas, tous dévoués à la royauté et les ont mis en fuite… » . Dans Le Défenseur n° 11, Robespierre rapporta cette violente bagarre : « Les ennemis de la liberté avaient aussi choisi ce moment, pour signaler leur arrivée, par quelque événement désastreux. A peine étaient-ils à table qu’une troupe d’hommes habillés en gardes nationales, qu’on assure être des grenadiers du bataillon des Filles Saint-Thomas, cherchèrent à provoquer une scène funeste, par des propos insolents, où ils mêlaient aux injures lancées contre les Marseillais, des blasphèmes contre la nation » .
En ce tout début d’août 1792, la situation était gravissime, la patrie était déclarée en danger, le manifeste de Brunswick venait attiser le désir d’en découdre avec tous les ennemis de la Révolution, fussent-ils de l’extérieur, comme de l’intérieur.
La journaliste Louise Robert, née Kéralio, qui écrivait dans Le Journal d’Etat et du Citoyen fut molestée – on en voulait à sa cocarde – mais elle parvint à mettre en fuite ces trois agresseurs, semble-t-il aristocrates.
Tout pouvait exploser d’un moment à l’autre…
Alors, arriva le dix août…
(A suivre…)
Dominique RONDELOT