N° 48 Novembre 2008 - Brumaire an 217
jeudi 18 décembre 2008
I – Avant 1791
Maurice Duplay, né en décembre 1736 à Saint-Didier-en-Velay, faubourg de La Séauve, non loin du Puy, était le cinquième enfant d’une famille de menuisiers-charpentiers, une vieille famille issue du hameau qui lui donna son nom. Un prêtre lui enseigna les rudiments de lecture et d’écriture, puis il devint apprenti dans l’atelier familial. Ayant acquis une grande habilité dans les travaux les plus délicats comme l’ébénisterie et la marqueterie, il décida de monter une entreprise à Paris avec son frère Mathieu.
Il s’installa rue Saint-Honoré dans une petite maison sise dans un parc appartenant au Couvent des Dames de Conception dont il fut locataire. Tout près, jouxtant presque cette maison, était son atelier de menuiserie. Après des ,débuts un peu difficiles, l’affaire marcha très fort et les deux frères embauchèrent jusqu’à dix compagnons, ce qui était une belle réussite pour l’époque (ce serait aujourd’hui l’équivalent d’une usine de deux cents ouvriers).
Maintenant que l’avenir semblait assuré, Maurice songea à se marier. Il s’approvisionnait en planches chez un important menuisier de Créteil, le sieur Vaugeois, dont la fille, Françoise Eléonore, n’avait pas encore trouvé de mari, bien qu’étant plus âgée que Maurice. Elle avait les traits réguliers, quoiqu’un peu durs, et manquait de charme. Mais elle avait, outre une dot acceptable, une qualité rare à l’époque pour une femme : elle connaissait très bien la menuiserie, savait compter et faire des factures. Le mariage fut conclu et le couple s’installa dans la petite maison attenante à la menuiserie, dans le cadre presque champêtre environné des parcs des couvents voisins, les Feuillants et les Capucins. Le quartier était très paisible alors et l’atmosphère, presque romantique. Madame Duplay fut une bonne épouse et une excellente mère. Elle eut quatre filles et un fils : Eléonore en 1767, Sophie en 1769, Victoire en 1771, Elisabeth en 1773 et Jacques Maurice en 1777. Elle donna à ses filles une bonne éducation ménagère et les fit instruire au couvent de la Conception. Le fils fut inscrit au réputé collège d’Harcourt. Duplay paraissait donc un homme comblé, jouissant d’une bonne renommée et d’une large aisance. Il avait fait l’acquisition de trois immeubles de rapport qui lui procuraient en tout quinze mille livres, plus les quinze mille livres de rente accumulées pendant son activité professionnelle. Plus tard, quand les loyers ne rentreront plus régulièrement, il achètera la partie du couvent dont il était locataire. Pourtant, il rêvait d’avoir une entreprise plus large. Il se trouva alors à Saint Didier l’occasion d’investir des capitaux dans une papeterie ou de fonder une manufacture de rubans. Mais, réflexion faite, comment quitter Paris ? L’existence à Saint Didier était monotone, tandis qu’ici chaque jour apportait sa nouveauté. En cette fin de dix-huitième siècle, les mentalités changeaient, des institutions bien établies comme la Bastille, étaient renversées. C’était un bouillonnement d’idées quotidien. Maurice résolut de prendre un peu de congé et de mettre en veilleuse sa menuiserie. Le temps libéré, il s’employait à lire ou à aller discuter dans les cafés avec des amis. Il aimait aller prendre son moka au café Procope où il côtoyait des gens influents qui exposaient passionnément leurs idées ; c’était déjà la préfiguration des clubs. Maurice s’inscrivit à la section des Piques. Sous la constituante, il assistait parfois aux séances de l’Assemblée et s’intéressait de plus en plus à un obscur député d’Arras dont il lisait les discours qui correspondaient à ses idées.
II – Pendant la Révolution
L’année 1791 vit se dérouler des évènements dramatiques dont la fuite du roi à Varennes le 21 juin, qui opposa ceux qui voulaient le maintien du roi et ceux qui voulaient la République. Une pétition en faveur des seconds entraîna la fusillade du Champ de Mars. Le soir, Robespierre était allé aux Jacobins, où se trouvait son ami Maurice Duplay. En sortant, Robespierre s’apprêtait à rejoindre sa chambre rue Saintonge, mais Duplay l’accosta. Craignant qu’on ne lui fasse un mauvais coup, il l’invita à venir passer la nuit chez lui. Le lendemain, il eut une longue conversation avec son hôte et finit par lui demander d’habiter définitivement chez lui. Robespierre refusa d’abord, craignant de gêner et d’attirer des ennuis, mais il finit par se laisser convaincre. Il était solitaire, la vie de famille le tentait. Et puis Maurice Duplay était rassurant : 1,78m, cheveux châtain, yeux gris-bleu, visage ovale, teint halé, expression franche et directe. A-t-il vu en lui un père qui pourrait remplacer celui qu’il avait si peu connu, et qui partageait ses idées ? Il demanda à être locataire, à payer son loyer. Il eut à sa disposition une petite chambre au premier étage et la famille lui proposa un petit salon aux fauteuils cramoisis pour recevoir ses visites.
Tout dans la maison concourait au bonheur de son locataire. C’était de petites attentions, un beaucoup de fleurs du jardin sur la table de travail, ses jabots et les manchettes de ses chemises biens repassés. Quand il mangeait à la maison, ce qui était l’habitude sauf les jours où les séances de l’Assemblée durait trop longtemps, Mme Duplay lui confectionnait souvent un petit plat qu’il avait trouvé savoureux. Les jours de repos, peu fréquents, toute la famille partait à la campagne. Robespierre herborisait et expliquait la botanique aux jeunes filles. Leur présence ajoutait un air de jeunesse. Peu à peu, Eléonore s’était éprise de lui. Mais il lui avait expliqué que ses travaux ne lui permettaient pas d’avoir une vie privée. Eléonore le comprit et vécut dans l’espoir de jours meilleurs. Elisabeth, surnommée « Babet » l’appelait « Bon ami » et appréciait sa gentillesse. Quand elle se faisait gronder, il la consolait et intervenait en sa faveur. Sophie était mariée à un avocat d’Issoire (Puy de Dôme), Auzat, et correspondait avec ses parents. Quant à Victoire, elle devait être timide et très effacée, nous n’avons sur elle aucun document.
Il faut ajouter le chien Brount, un danois que Robespierre avait rapporté d’Arras et qui était de toutes les promenades. Lui aussi était chéri de tous.
Robespierre donc, recevait des visites et des amis dans le salon rouge. Au début, c’était son cher Pétion, le grand ami de la Constituante, Desmoulins, son condisciple de Louis le Grand, et aussi Buzot, Madame Roland et d’autres. Sous la Convention, de nouveaux collègues vinrent prendre place ou remplacer les absents, auxquels s’ajoutait la famille Duplay : Saint-Just, Couthon, Le Bas qui jouait du violon et chantait admirablement, Buonarroti qui jouait du piano et de sa voix chaude chantait des canzonetta napolitaines, des peintres comme Gérard, Proudhon et David qui installait son chevalet dans le salon et faisait des portraits qu’il donnait ensuite à ses modèles. Le salon des Duplay a aussi reçu les frères Lameth (sous la Constituante), Madame de Chalabre, Pierre Cietty, Collot d’Herbois, Merlin de Thionville, Panis, Jean-Baptiste Girot Pouzol (lui aussi natif du Puy de Dôme), La Revéllière-Lepeaux.
Robespierre lisait parfois une page de Voltaire ou de Rousseau, une tirade de Corneille ou de Racine . On y vit aussi les frères Bonaparte, Lucien et Joseph. Peut-être Napoléon, mais aucun document ne le mentionne. Il était alors dans le Midi, avec Augustin, frère de Maximilien. Après les élections à la Convention, la maison abrita deux nouveaux hôtes : son frère Augustin et sa sœur Charlotte, qui logèrent dans un bâtiment du devant. Si Maximilien s’est toujours parfaitement entendu avec son frère, sa sœur, bien intégrée au début, a fini par causer des problèmes car elle était possessive et jalouse de Mme Duplay. Elle a même obligé son frère Maximilien à déménager dans un appartement de la rue Saint Florentin. Mais il y est rapidement tombé malade et Mme Duplay n’a eu aucune peine à le rapatrier dans la bonne maison où il a recouvré la santé.
En septembre 1792, Charlotte, nouvellement arrivée d’Arras, accompagnait la jeune « Babet » aux séances de la Convention. C’est ainsi que cette dernière fit la connaissance de Philippe Le Bas et bientôt, au fil des réunions, ils s’éprirent l’un de l’autre. La maladie les sépara longtemps, maladie de langueur pour « Babet », qui dut aller à la campagne chez Mme Panis, près de Chaville. Elle revint à la menuiserie non guérie, mais rencontra Le Bas et tout se décida. Au cours d’une promenade aux Tuileries, Le Bas demanda à Mme Duplay la main d’Elizabeth. Le cas fut exposé à Maurice Duplay, Robespierre facilita les choses en vantant les qualités de Le Bas et Duplay finit par accepter, bien que ses filles plus âgées ne fussent pas mariées. Après une brève mission de Le Bas à l’armée du Nord avec Jacques Maurice qui avait quinze ans, le mariage fut enfin célébré par Hébert en personne, qui se montra aimable et courtois. Le couple logeait dans une maison de Duplay, située rue de l’Arcade. Bientôt « Babet » se trouva enceinte. Pour la seconder, Le Bas fit venir sa sœur Henriette qui s’avisa de s’éprendre de Saint-Just. Mais en janvier, un désaccord les opposa pour un motif futile, qui ressemble à un prétexte (Henriette prisait du tabac). Au bout de six mois, Robespierre ou Duplay mirent Saint-Just au pied du mur et ce dernier décida de rompre. Dans cette société hautement politisée, les affaires sentimentales ne devaient pas traîner, par crainte des ragots.
Henriette et « Babet », quoique enceinte, accompagnèrent Saint-Just et Le Bas dans leur mission en Alsace (c’était avant le désaccord). Les deux amis étaient partis d’abord pour effectuer la tâche la plus ingrate de leur mission. Ils étaient revenus fin novembre et repartirent le lendemain avec les deux jeunes femmes. Tout se passa agréablement pour elles ; les bonnes étapes avaient été repérées et dans la voiture, on chantait les airs italiens que leur avait appris Buonarroti. Mais la situation était alors bien dégradée ; la guerre à nos frontières, l’inflation, la montée des prix, la raréfaction des denrées, sans parler des comploteurs et des agioteurs… Les locataires de Duplay tardaient à payer leur loyer ou même, ne payaient plus du tout. Il a fallu remettre en marche la menuiserie. Il était lui-même juré au Tribunal révolutionnaire.
Finies les bonnes réceptions amicales dans le salon rouge. Elles n’étaient plus qu’un lointain souvenir. Le vide s’était creusé. Seuls restaient Couthon qui vivait en famille et Robespierre, soucieux et de plus en plus accablé de travail. Il avait à peine le temps d’avaler à la hâte le contenu du plateau que Mme Duplay lui apportait. Au printemps qui suivit, deux évènements auraient dû être heureux pour la famille Duplay. D’abord, le 8 juin 1794 (20 prairial), la fête magnifique de l’Etre Suprême, où tout le monde était joyeux. Mais elle fut gâchée par la réflexion de Robespierre à son retour : « Vous ne me verrez plus longtemps ». Et puis, une semaine après, le 28 juin (16 prairial), naissance de Philippe Le Bas junior. Sa mère décida de le nourrir. Mais quelques jours plus tard, lors d’une promenade, Le Bas, visage sombre, dit qu’il vaudrait mieux que tous les trois disparaissent, qu’il seraient ainsi unis.
Les choses continuèrent d’aller de mal en pis jusqu’à l’éclatement de la catastrophe finale qui vit la dispersion de la famille Duplay et la fin définitive d’un rêve de bonheur paisible, dans une société régénérée vertueuse et fraternelle.
III – Après le 9 thermidor
Brusquement, la famille Duplay se trouva au cœur de l’orage. Aucun de ses membres ne fut épargné. Mme Duplay fut emprisonnée à Sainte-Pélagie parmi les femmes de droit commun et des prostituées qui n’aimaient pas Robespierre et la persécutèrent. On la trouva pendue dans sa cellule. Suicide ou assassinat ? On ne daigna faire aucune enquête. Le mystère demeure.
Maurice Duplay et son fils de 17 ans, Jacques Maurice, furent aussi incarcérés dans la prison de Saint-Pélagie. Il fut jugé comme ancien juré du Tribunal révolutionnaire, dans le procès fait à Fouquier-Tinville, puis transféré au Plessis où il rencontra Buonarotti, incarcéré pour le même motif. Il faut libéré, ainsi que son fils, le 5 juin 1795 (17 prairial an III). Sa fortune lui permit alors de mener une existence décente jusqu’à sa mort, le 30 juin 1820, à l’âge de quatre-vingt-deux ans.
Son neveu Simon (dit « Jambe de Bois » le vainqueur de Valmy, connut plusieurs prisons, puis fut relâché. Fouché se souvint que, comme secrétaire de Robespierre, il était habitué à constituer des fiches. Aussi l’employa-t-il à ses services, avec un frère de Le Bas. Il mit au point des fichiers permettant de noter tous les conspirateurs et prévenir les attentats, et ce au service du Directoire, du Consulat, de l’Empire et des Bourbons. Il se maria, eut des enfants et des petits-enfants qui devinrent des professeurs et des médecins.
Eléonore, fut emprisonnée avec Elisabeth jusqu’à la fin de l’an III. Pendant toute sa vie, elle vécut dans le souvenir de son « fiancé » dont elle ne quitta jamais le deuil. Elle mourut le 26 juillet 1832, à 64 ans et fut inhumée au Père-Lachaise. Parmi toutes les femmes de la maison Duplay, Elisabeth a été particulièrement digne d’admiration. Après la mort de son mari, elle est restée prostrée et a passé trois jours sans boire ni manger. Elle a seulement la force de serrer son bébé dans ses bras en lui demandant de consacrer son existence à venger son père. Elle fut arrêtée, avec son fils, le 13 thermidor au soir. Elle fut incarcérée d’abord à la Petite Force, puis dans différentes prisons. On lui proposa alors la liberté à condition de renier la mémoire de son mari et de se remarier avec un thermidorien. « Plutôt mourir ! ». Elle refusa avec indignation et préféra vivre dans un cachot sans air et sans lumière, en s’occupant de son fils. Quelle différence avec Charlotte Robespierre qui accepta le reniement et fut aussitôt élargie !
Elle fut alors protégée par Fouché, en souvenir de son ancien amour, et qui lui fit allouer une pension ! On sépara alors Elisabeth de sa sœur et on l’envoya à Saint-Lazare. On la libéra au bout de six mois. Seule et dépourvue de tout, elle se fit lavandière sur les bateaux-lavoirs de la Seine, s’occupant de l’éducation de son fils. Quand celui-ci eut douze ans, elle le fit inscrire au fameux collège de Joigny. Le préfet des études demanda alors au nouvel élève s’il était parent de l’ancien député du Nord. Sur sa réponse affirmative, il le serra dans ses bras en disant que son père lui avait sauvé la vie.
Le jeune Philippe fit de bonnes études, puis s’engagea dans l’armée. La paix revenue, il travailla à la Préfecture de Paris. La reine Hortense avait beaucoup d’admiration pour l’ancien conventionnel. Elle lui proposa de s’occuper de l’instruction et de l’éducation de son fils, le prince Napoléon, le futur Napoléon III. C’est sans doute grâce à Philippe Le Bas que le prince exprima des idées généreuses dans son livre « L’Extinction du paupérisme ». Les médias occultent soigneusement cette influence et préfèrent citer les ouvrages de Proudhon, ce qui d’ailleurs est très possible, mais n’a pu venir qu’après l’influence de son précepteur.
C’est alors qu’Elisabeth consentit à se remarier avec un frère de son mari, Charles Le Bas, commissaire général à Lorient. Elle en eut deux enfants : un fils qui fut bibliothécaire à la Sorbonne et une fille, Caroline. Elle se retira ensuite à Rouen, chez sa fille qui avait épousé un hôtelier de la ville, Vautrin, après la mort de son second mari et un assez long séjour chez son premier fils. C’est là qu’elle reçut de longues visites de Michelet et de Lamartine, venus se documenter sur Robespierre et ses amis. Elle reçut aussi un collégien, Victorien Sardou, futur auteur de « Madame Sans-Gêne ». Comme il semblait sceptique sur les qualités de Robespierre, elle lui dit : « Si vous l’aviez connu, vous l’auriez sûrement aimé ; il était si bon, si affectueux pour la jeunesse ».
La mère de Michelet dit à son fils, qu’elle avait accompagné lors de sa visite à Mme Le Bas : « Ces hommes étaient des saints ! ». « Babet » mourut le 16 avril 1859 à 89 ans, ayant toute sa lucidité. Elle fut inhumée au Père-Lachaise, non loin de sa sœur Eléonore. Philippe Le Bas mourut peu après, laissant un fils, Léon Le Bas, qui devint directeur de la Salpétrière.
Josette BORE